La Classe Morte par Patrick Oualid

16 05 2009

Je ne sais pas grand chose de Tadeusz Kantor. Juste un nom qui évoque de loin un artiste multiple. Je ne suis pas non plus un fervent suiveur d’Art Contemporain.

Ce matin je suis tombé devant l’une de ses « œuvres », « la Classe Morte » (1975).

Pris aux tripes. Sans voix, mais des résonances plein la tête.

Comme l’impression de voir les synapses de mon cerveau s’électrifier, convoquer des flashs d’images et de sons jusque là plutôt bien enfouis. Tout cela arrive à une vitesse vertigineuse.

la classe morte

Les élèves de « The Wall » du Pink Floyd… En premier lieu pour la salle de classe, les bureaux, leurs masques terrorisants et les uniformes aussi pesants que l’atmosphère qui s’en dégage.

Le masque d’Eduardo Noriega dans le sublime « Abre los ojos » d’Amenabar…

L’orgue de la Toccata en ré mineur de Bach, pour sa profondeur inquiétante qui m’emmène et dont je crois toujours pouvoir échapper quand les aigus s’en mêlent…

Le Radeau de la Méduse, pour les planches de bois vermoulues… Les élèves de cette Classe Morte ne semblant pas plus rassurés sur leur sort que les naufragés de  Géricault.

Les camps de la mort s’invitent à leur tour dans cette classe, à travers les uniformes, les faces livides, et plus encore leurs pieds nus sur le bois brut. Incongrus dans une classe « vivante », ces pieds nus sont ici tout à fait à leur place, que je peux imaginer froids et bientôt peut être objets de torture.

Le « Lever » de Carl Andre qui, dix ans avant les élèves de Kantor, avait choisi de prendre à revers tous les codes de la sculpture classique en alignant à même le sol 137 briques de ciment… Et c’est certainement en cela que cette œuvre plastique est résolument contemporaine, parce qu’elle prend le contrepied parfait des principes fondamentaux de la sculpture « classique » : le piédestal est ici remplacé par des planches, la matière noble (le marbre, le bronze) est remplacé par du bois brut et de la matière industrielle, l’horizontalité l’emporte sur la verticalité, le sujet n’est pas glorieux par essence, il n’y a aucune prouesse technique dans la réalisation.

Je suis né au début des années 70, en France, j’ai connu la petite école à cette période, sortie des années grises, mais pas encore complètement rentrée dans la couleur.

Je n’ai pas connu de classe morte.

Et devant cette œuvre, je ne peux pourtant qu’entrer en empathie (comme on « entre en religion ») avec cette classe, qui préfigure à la perfection tellement d’autres réelles « classes mortes ».

Aujourd’hui, pour conjurer, ou peut être pour exorciser, ces classes mortes que nous n’avons pourtant pas connus, nous achetons des chaises industrielles (so chic) et nous faisons faire leurs devoirs à nos enfants sur d’anciens bureaux d’écolier (so cute).

Voilà pour mon empathie de bazar.

La vraie, je la garde pour moi.

Mes synapses semblent s’être assagis, mais l’image de cette classe morte reste imprimée.

Imprimée comme l’a été la plus abjecte photo de l’histoire, le négatif de la silhouette d’un enfant projeté sur un mur blanc, provoqué par l’un des plus grands flashs de l’histoire de la photo, un matin d’août à Hiroshima.

Voilà tout ce que viscéralement cette œuvre a convoqué d’inconscient chez moi.

Et c’est justement le viscéral qui m’intéresse dans les œuvres contemporaines, qu’elles soient plastiques, théâtrales, littéraires ou un peu de tout ça, comme c’est le cas ici.

Quelque chose d’inexplicable en nous sait reconnaître les moments où l’on se sent littéralement pris aux tripes. Et ces moments ne sont pas si nombreux, si l’on compte bien.

A découvrir en ce moment au Musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg, dans le cadre de l’Exposition « Silences », proposée par Marin Karmitz.

http://www.silences.fr/

Patrick OUALID

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